6

TOUT se confond ensuite dans mon esprit, tout n’est plus que chaos. Je ne peux pas raconter les heures, les jours qui suivirent. D’abord parce que cela m’est cruel de me les rappeler, ensuite parce qu’il me serait impossible de dire clairement ce que je fis. J’étais dans un brouillard, à la fois anéantie de stupeur et écrasée de douleur. Je vivais et je ne vivais pas. J’agissais mécaniquement, je marchais et parlais, et en même temps j’étais en dehors du monde où continuaient de vivre les autres. L’acuité de ma souffrance m’isolait, dans un univers de ténèbres et de désespoir. Une plainte incessante hurlait en moi, avec tant d’intensité que je m’étonnais qu’elle ne s’entendît pas. J’avais atrocement mal, et je savais qu’à une telle détresse il n’existait aucun apaisement.

Quelques images me sont restées, irréelles et imprécises. Je revois les gens du coron défiler devant le lit de mort de Charles, et je me souviens que certains de ses compagnons, pourtant habitués à être durs, pleuraient, alors que dans leurs regards se lisaient incompréhension et incrédulité.

Je me revois, sanglotant éperdument dans les bras de Georges et d’Anna qui, hébétés, désemparés, ne parvenaient pas à réaliser, eux non plus. Ils avaient été prévenus par un télégramme que leur avait envoyé Jean. Le choc avait été rude.

La douleur de Georges a été profonde, violente. Lorsqu’il a su ce qui s’était passé, il a dit, avec rancune :

— C’est la mine, encore, qui m’a pris le dernier frère qui me restait ! Indirectement, peut-être, mais elle est responsable !

Juliette, prévenue aussi, accourut et pleura avec moi. Et je comprenais qu’elle pleurait à la fois sur Charles et sur moi, car elle n’ignorait pas ce qu’il avait fait pour moi, ce qu’il représentait dans ma vie, et elle savait toute l’étendue de mon chagrin.

Je revois, enfin, comme une horrible image fixée dans mon esprit, le cercueil qui descend dans la terre, et il m’était impossible d’admettre que c’était de Charles qu’il s’agissait. Je refusais, de toutes mes forces, l’atroce réalité.

Après l’enterrement, je me suis retrouvée dans ma maison, et je ne la reconnaissais pas. Ce n’était plus le chaud foyer où j’avais vécu avec Charles ; maintenant je m’y sentais étrangère. Jean et Marcelle s’occupèrent de tout. Moi, je ne pouvais rien entreprendre. Hébétée, amorphe, l’esprit vide, j’étais complètement brisée. J’étais au-delà du chagrin.

Ensuite, je me retrouvai seule. Tous les autres s’en allèrent, vers leur vie qui continuait et que rien n’avait détruit. Anna et Georges, et Juliette, et Catherine et Robert ; Jean et Marcelle me proposèrent de rester, mais je refusai : à quoi bon ?… Il faudrait bien que je m’habitue à être seule ! Ils me proposèrent alors d’aller chez eux, pendant quelque temps, mais, là aussi, je refusai. Je ne voulais pas quitter la maison où j’avais été heureuse avec Charles. Ici, je le retrouvais partout, tous nos souvenirs me parlaient de lui, il était présent dans chaque pièce de la maison. « Je ne te quitterai pas, je serai toujours près de toi, même si tu ne le vois pas… »

Alors ils partirent, inquiets malgré tout, me promettant de revenir dès le lendemain, et tous les autres jours. Et je suis restée seule. Avec la sensation d’évoluer dans un univers hostile et irréel, j’ai fermé la maison, je me suis déshabillée, je me suis couchée. Dans le grand lit où nous avions si longtemps été deux, la réalité brutale et insupportable s’est imposée à moi. La pensée atroce que je m’efforçais de repousser envahit brusquement mon esprit, me rappelant avec cruauté que plus jamais Charles ne serait là, près de moi, et que je serais seule, interminablement, impitoyablement, définitivement seule.

Alors l’espèce d’insensibilité qui suit un grand choc et qui, jusque-là, m’avait aidée à tenir disparut et laissa place à un désespoir brûlant et amer, qui était en même temps un profond refus de ce qui était arrivé. J’eus une violente crise de larmes, la première d’une : longue série, enfouissant ma tête dans l’oreiller pour étouffer mes sanglots. Et ma révolte était d’autant plus douloureuse qu’elle se savait inutile.

 

Ce fut la période la plus noire de ma vie. Même les années de guerre, les années de souffrance pendant lesquelles j’avais été séparée de Jean, et les épreuves endurées, n’avaient pas été si atroces à supporter, n’avaient pas eu, surtout, ce caractère cruel du défini-: tif. Charles ne reviendrait pas. Rien n’était plus intolérable que cette pensée.

Tout au long des semaines, des mois qui suivirent, je vécus avec, en moi, une continuelle sensation de vide, de désespérance, d’impuissance ; avec l’impression de me retrouver dans le néant, de crier sans être entendue, de vivre sans espoir, d’errer sans but, d’être perdue et solitaire dans un monde incompréhensif et indifférent.

Même mes enfants, malgré tout leur amour, ne pouvaient se rendre compte de l’immensité de mon chagrin. Et moi, avec une pudeur instinctive, j’essayais de le leur cacher, réservant pour les moments où j’étais seule mes crises de désespoir.

Pourtant, il m’arrivait parfois de pleurer en leur présence, malgré mes efforts pour me retenir. J’étais deux fois plus malheureuse ensuite parce que je les voyais désolés, et impuissants à me consoler. Jean soupirait, et Marcelle, les yeux pleins de larmes, ne savait que faire. Et c’était ça, je crois, le plus dur : il n’y avait rien à faire, il fallait subir et accepter, et je ne le pouvais pas.

Je n’étais bien nulle part. Par moments, je ne supportais plus de rester chez moi. Alors je sortais, je partais, n’importe où. Le dimanche, Jean et Marcelle venaient me chercher, et j’allais passer la journée chez eux. Mais, même avec eux, tout le jour je me sentais mal à l’aise car je savais que, le soir venu, je devrais retourner dans ma maison où Charles, jamais, ne serait plus. Si c’étaient eux qui venaient, j’appréhendais le moment où ils partiraient, et où je me retrouverais avec ma souffrance.

Juliette vint, à plusieurs reprises, m’apporter sa tendresse, son affection. Avec elle, je parlais de Charles. Comme moi, elle l’avait connu dès son enfance, et elle savait qu’il m’avait aimée inconditionnellement. Elle me disait souvent :

— C’est à cela que tu dois penser, Madeleine, à cet amour immense qu’il avait pour toi.

Je sanglotais :

— Mais cet amour, je l’ai perdu, maintenant.

— Malgré tout, tu l’as eu, pendant de nombreuses années, et tu ne dois pas l’oublier.

Je comprenais bien que je devais raisonner ainsi, mais je ne pouvais pas, pas encore. C’était trop dur.

Anna, de son côté, m’envoyait de longues lettres. Ils ne pouvaient pas venir me voir comme ils l’auraient souhaité, mais ils ne m’oubliaient pas. Georges avait beaucoup de peine. La mort de son frère l’avait marqué, et il sous-entendait que Charles serait encore là s’il avait, comme lui, quitté la mine.

Les moments les plus pénibles étaient le matin et le soir. Le matin, parce que, devant moi, s’étendait une journée interminable, grise et terne, remplie de chagrin. Et le soir, parce que je me retrouvais seule, alors que les gens qui étaient venus me voir dans la journée étaient rentrés chez eux, dans leurs foyers chauds et unis, avec ceux qu’ils aimaient.

La nuit, seule dans le grand lit vide, j’avais des crises de larmes, longues, amères, violentes. Ensuite, à bout de souffrance, épuisée, je m’endormais, pour très peu de temps. Je me réveillais bien vite, écoutant pleurer mon désespoir. J’en ai passé, des heures ainsi, à crier silencieusement vers mon amour perdu. Où était-il ? M’entendait-il ? « Je serai toujours près de toi, même si tu ne le vois pas… »

 

J’ai passé de longs mois dans cet état d’esprit, en dehors du monde réel, refusant de vivre dans un univers où Charles n’était plus. Il me fallut près de deux ans pour l’admettre. Admettre que je restais seule, et accepter de vivre quand même. Et seulement alors, ce fut plus facile.

Je ne dis pas que je fus consolée, que tout alla mieux. Non, simplement, je cessai de me révolter et de me faire mal inutilement. J’avais enfin compris que je n’y pouvais rien changer. Alors, j’ai essayé de reprendre pied dans la réalité, de recommencer à vivre sans Charles. Mais je savais que rien, jamais, ne serait plus pareil. Charles me manquerait toujours d’une manière insupportable. Privée de sa présence, de la chaude atmosphère que son amour créait autour de moi, j’aurais continuellement froid. Je le savais. Je savais aussi que mon existence sans lui ne serait plus désormais qu’une lamentable survie et une attente incessante du jour où j’irais le rejoindre. Je le savais et je l’acceptai. Alors Seulement je pus sortir de mon enfer.

*

Je me remis à la couture, que j’avais abandonnée. Cela, en même temps, m’occupa et me fit du bien. Je recommençai à m’intéresser à ce qui m’entourait, ce que je n’avais plus fait depuis longtemps parce que tout me semblait sans importance.

Jean fut heureux de me voir revenir à la vie. Il ne me le dit pas, mais je le compris. Je m’apercevais que lui me restait ; il était là, il m’aimait. C’était mon enfant, et il représentait toute ma vie.

C’était un bon fils. Il s’était occupé de tout, après la mort de Charles. J’avais reçu une avalanche de papiers, et, trop perdue dans ma détresse, je n’avais même pas cherché à les comprendre. Jean avait répondu partout, et m’avait donné des explications que je n’avais pas écoutées. C’était principalement pour la retraite. Charles était décédé six mois avant sa retraite normale, et il y avait eu des tas de feuilles à remplir. Je m’étais reposée sur Jean, et il avait tout fait.

Avec Marcelle, ils ne savaient qu’inventer pour me faire plaisir. Un jour, ils m’apportèrent un petit chien. C’était, dans les mains de Marcelle, une petite boule de poils fauve et hirsute.

— C’est pour toi, maman, me dit Jean. En veux-tu ?

Surprise et en même temps réticente, je dis :

— Mais… pourquoi ? D’où vient ce chien ?

— Nous l’avons trouvé hier dans notre jardin, expliqua Marcelle, devant la maison. Il avait été abandonné. J’ai eu pitié de lui, je l’ai ramassé. Et puis, nous avons pensé à te le donner, afin que tu sois moins seule. Tu auras un petit compagnon. Le veux-tu ?

Je n’ai pas dit oui immédiatement. J’ai vu, d’abord, les marques des griffes sur les portes, les traces de boue sur le sol, les poils partout. Voyant mon hésitation, Marcelle me le plaça dans les mains. Jusque-là, il dormait. Dans mes bras, il a ouvert un œil, et, avec une adorable petite langue rose, s’est mis à me lécher. Il était irrésistible.

— Il t’a adoptée, dit Jean. Prends-le, ne refuse pas. Il te tiendra compagnie.

Je l’ai regardé, qui me léchait avec application, et je l’ai aimé tout de suite. J’ai posé ma joue contre sa petite tête ronde et douce, et j’ai dit :

— D’accord, je le garde. Merci à vous deux.

Et je ne l’ai pas regretté. Il a été, dès le début, mon compagnon de tous les instants. Je le baptisai Pompon. Il me suivait partout ; le soir, il se blottissait sur mes genoux et s’y endormait, tandis que je lisais ou cousais. Il me devint indispensable. Jean et Marcelle avaient eu raison : avec lui, je n’étais plus seule. Il y avait un être vivant qui était près de moi, qui avait besoin de moi et qui m’aimait sans conditions. Sans le savoir, ce petit chien m’a aidée, lui aussi, à revivre.

 

Un nouveau printemps fut là, un autre printemps que Charles ne verrait pas. Je regardais la nature s’éveiller une fois de plus, selon le même rite immuable. Et j’éprouvais comme une sorte d’étonnement de voir qu’autour de moi rien n’était changé, alors que la mort de Charles avait détruit ma vie.

Il faisait beau. Marcelle m’avait invitée à aller passer la journée avec elle. Je me mis en route en fin de matinée, prenant le raccourci à travers champs. Pompon, autour de moi, folâtrait et gambadait comme un petit fou, aboyant et poursuivant les papillons. Son exubérance m’amusait. J’aurais bien aimé être comme lui, sans soucis et heureux de vivre.

Dans le ciel bleu, les alouettes chantaient. Par-dessus les murs des jardins, les branches des lilas ployaient sous le poids de leurs grappes en fleur, et exhalaient, dans l’air tiède, leur ineffable et doux parfum.

En approchant de la maison, je vis Marcelle qui m’attendait, près du portail. Je pressai le pas, et lui fis signe en souriant. Mais elle ne souriait pas. Elle vint au-devant de moi, de l’angoisse plein les yeux :

— Oh maman ! me dit-elle, avec une précipitation fébrile. Il vient d’y avoir un éboulement, ce matin ! Il paraît que des mineurs sont emprisonnés ! Jean est allé aider les sauveteurs. Oh, mon Dieu, comme je suis inquiète !

Un sentiment de catastrophe m’envahit. Encore, pensai-je, encore une fois ! Ça ne finira donc jamais… À Marcelle, qui me regardait comme une enfant affolée et perdue, je dis :

— Allons-y, allons voir. Viens, ne perdons pas de temps.

Je lui ai pris le bras et nous sommes parties, après avoir enfermé dans la maison Pompon dont nous n’avions que faire. Comme s’il avait compris, le chien s’était calmé, et nous regarda partir avec une sorte de supplication dans le regard. Une fois de plus, je me retrouvai devant les grilles de la fosse, au milieu d’autres femmes au visage tendu par l’angoisse.

J’appris que presque tous les mineurs avaient pu remonter. Seuls quelques-uns étaient restés bloqués en bout de galerie. Nous ne pouvions qu’attendre, et nous essayions de voir ce qui se passait. Mais nous ne voyions rien, et nous restions là, dans l’ignorance, avec notre anxiété, notre peur.

Après un long moment, il y eut un cri :

— Ils remontent ! Ils remontent !

En effet, nous les avons vus sortir et se diriger vers nous, plusieurs mineurs qui clignaient des yeux dans le soleil, et dont les regards traduisaient une incrédulité, comme s’ils ne pouvaient pas croire à leur chance d’être vivants, sains et saufs. Et ce fut, autour de nous, des cris de joie, des pleurs, des embrassades, lorsqu’ils eurent rejoint les femmes qui les attendaient. Je les regardais, les larmes aux yeux, en pensant que j’aurais donné n’importe quoi pour pouvoir, comme ces femmes, prendre dans mes mains le visage de mon mari…

A ce moment, Marcelle cria :

— Jean !

Elle se précipita en avant, bousculant tout le monde, et je la suivis. Au-delà des grilles, Jean s’éloignait. Il entendit le cri de sa femme, se retourna, nous vit. Il vint vers nous. Je le regardai avidement : il avait une combinaison, un casque de mineur, et il était noir de charbon.

— Jean ! cria de nouveau Marcelle. Où vas-tu ?

Il s’approcha et ne répondit pas tout de suite. Je sentis un étau d’angoisse me serrer la poitrine. Que se passe-t-il donc ?

— Ce n’est pas fini ? dit Marcelle. Ils ne sont pas tous remontés ?

Mon fils nous regarda, comme s’il voulait savoir ce que nous étions capables d’entendre.

— Eh bien, insista Marcelle, réponds, Jean !

Il soupira :

— Non, ils ne sont pas tous remontés. Il y a encore un adolescent de quatorze ans. Il est coincé, et pour le dégager c’est très difficile. Dès qu’on essaie de déblayer, tout risque de s’effondrer. Je vais tâcher d’aller jusqu’à lui en rampant, et essayer de le libérer de cette façon.

— Jean ! cria Marcelle. Non ! N’y va pas ! C’est trop dangereux !

Je n’intervins pas, mais instinctivement mon cœur avait crié la même chose. Pourtant, je savais que c’était inutile. J’avais compris que Jean avait pris sa décision.

Il regarda Marcelle, puis moi, et ses yeux clairs étaient emplis d’amour, de supplication :

— Essaie de comprendre. Il faut que j’y aille, je ne peux pas faire autrement.

Marcelle dit, dans une plainte :

— Jean ! Oh Jean !…

Un homme, au fond de la cour, l’appela. Jean se tourna vers lui, puis nous regarda de nouveau, malheureux :

— Je descends. Ils ont besoin de moi.

Je le vis se détourner, partir, s’éloigner de moi, de nous. Sa silhouette devenait de plus en plus floue à cause des larmes qui brouillaient ma vue. Marcelle, près de moi, s’effondra sur mon épaule :

— Oh, maman, maman ! gémit-elle. Pourquoi est-il parti ? Comment as-tu pu le laisser partir ?

Je caressai ses cheveux blonds. Comment lui faire comprendre que je n’avais pas accepté, moi non plus, et que, tout comme elle, je craignais qu’il ne fût tué ? Et pourtant, si nous l’avions empêché, il ne nous aurait jamais pardonné. Je soupirai en serrant Marcelle contre moi. Pauvre enfant ! Il lui fallait connaître ces moments atroces et douloureux, où l’on craint pour la vie de l’être aimé… Elle aussi, comme nous toutes, dépendait de la mine.

Nous avons donc attendu, longtemps, soudées l’une à l’autre, dévorées par l’anxiété. Je repoussais l’image qui, de temps en temps, dansait devant mes yeux : Jean rampait jusqu’à l’adolescent, et puis, subitement, tout s’effondrait sur lui. Je secouai la tête pour la chasser, je ne voulais pas penser à une telle chose. Je croyais avoir touché le fond du désespoir lorsque Charles était mort, mais je découvrais que si mon enfant, à son tour, m’était enlevé, ce serait bien pis.

Nous étions de plus en plus inquiètes à mesure que le temps passait. Autour de nous, les femmes, les mineurs s’étaient dispersés. Quelques-uns attendaient encore. Plus loin, les mains accrochées à la grille, une femme en noir attendait, elle aussi, et l’anxiété était tellement visible sur son visage que je me sentis proche d’elle. Était-elle la mère de cet adolescent, que mon fils était parti sauver au péril de sa vie ?

Serrées l’une contre l’autre, Marcelle et moi ne vivions plus. Nous n’étions plus qu’un bloc d’angoisse.

Enfin, après un temps interminable, nous avons vu un mouvement se faire, là-bas, au bout de la cour. Et des mineurs sont arrivés, portant un brancard sur lequel gisait un adolescent qui avait le visage en pleurs. Ils s’approchèrent, et la femme en noir qui attendait près de nous se jeta sur l’enfant en sanglotant. L’un des mineurs expliqua :

— Il a été blessé, mais ce n’est pas grave. Il est sauvé, Dieu merci ! Nous avons eu si peur !

Marcelle et moi, nous nous sommes regardées, et la même question se lisait dans nos yeux. Elle s’approcha du mineur le plus âgé, et demanda avec une sorte de crainte :

— Alex, dites-moi… Et Jean ?

L’homme se retourna, nous aperçut. Il sourit à Marcelle, et son visage noir rendit son sourire encore plus lumineux :

— Il arrive, ne craignez rien. Vous pouvez être fière de lui, il a sauvé ce petit. C’est quelqu’un de courageux, votre mari !

Dans les yeux de Marcelle, je vis le soulagement et la fierté que je ressentais moi-même. Elle dit, dans un souffle :

— J’ai eu si peur !

— Le voilà !

Il venait vers nous, tout sourire, radieux. Alors qu’il s’approchait, la mère de l’adolescent se jeta sur lui et l’embrassa en pleurant. Lui, gêné, la repoussait doucement, disant qu’il n’avait fait que son devoir. J’étais fière de mon fils. Il avait rendu un enfant à sa mère ; que pouvait-il y avoir de plus beau ?

Il nous rejoignit, nous prit toutes les deux dans ses bras :

— Alors, demanda-t-il d’une voix rauque, ça va mieux ?

— Oh, Jean, gémit Marcelle. Comme j’ai eu peur, si tu savais !

— Il ne fallait pas avoir peur. Tu le vois bien, je suis là.

Il aperçut mes larmes, me gronda doucement :

— Allons, ma petite maman, ne pleure pas ! Ton grand fils est là, c’est fini maintenant.

Tout bas, je dis, comme un reproche :

— J’ai eu tellement peur, moi aussi. Oh, Jean, fallait-il vraiment que tu y ailles ? Te rends-tu compte que tu as risqué ta vie ?

Il me regarda avec gravité. Ses yeux me parurent plus clairs, comme délivrés d’une hantise.

— Je n’aurais pas pu le laisser. Lorsque j’ai vu son regard plein d’épouvante, j’ai su avec certitude ce qu’il éprouvait, car je l’avais vécu. Je me suis retrouvé à quatorze ans, prisonnier des ténèbres, et j’ai ressenti la même angoisse qu’alors, la même panique impuissante et désespérée. Il m’a été impossible de l’abandonner, comprends-le, c’était lui et moi que je sauvais en même temps.

Je n’ai pu que le serrer contre moi, avec tout mon amour de mère.

— Tu sais, lui murmurai-je, mon Charles serait fier de toi.

Il me regarda dans les yeux, et répliqua, sur un ton de confidence :

— Veux-tu que je te dise ? C’est pour lui aussi que je l’ai fait.

*

A partir de ce jour, Jean fut accepté totalement par les mineurs. Tous l’admiraient, ils avaient compris qu’il prenait réellement part à leurs difficultés. Il en fut heureux, il les aimait, il voulait améliorer leur vie, leur travail.

— Cet éboulement, expliquait-il, est un accident qui n’aurait pas dû se produire. Nous prévoyons l’installation d’étançons métalliques, ce qui diminuera de beaucoup les risques.

Ce que je voyais, moi, c’était que mon enfant était heureux, passionné par son métier, vivant avec le souvenir constant de Charles, dirigeant toute son existence en fonction de lui. Il n’était pas rare de l’entendre me dire :

— Papa aurait fait ceci… Il aurait approuvé que je fasse cela…

Il m’était doux de voir mon fils réagir ainsi. Je me rassurais : tant que le souvenir de Charles régnerait dans nos cœurs, il ne mourrait jamais tout à fait.

 

Ma solitude, pourtant, était encore bien dure à supporter. Mon chien était un bon compagnon, mais il ne restait qu’un animal. Il ne pourrait jamais remplacer Charles. Les moments de fêtes, d’anniversaire, étaient douloureux, car je ne pensais alors qu’à lui, à son absence insupportable qui m’empêchait d’éprouver la moindre joie. Lorsque, au cimetière, je fleurissais sa tombe, je sentais trembler, au fond de moi, une révolte incomplètement éteinte.

Les soirées d’hiver, surtout, étaient les plus dures. Elles s’étendaient, interminables. Je m’en plaignis un jour à Catherine, qui dut en parler à Marcelle et à Jean. Là encore, je pus voir combien mon fils était bon pour moi. Le jour de mes cinquante-cinq ans, pour mon anniversaire, il m’offrit un poste de télévision. Devant ma surprise, mon incrédulité, il me dit :

— Ça t’aidera à passer les soirées, lorsqu’elles sont trop longues.

Il m’en montra le fonctionnement, le fit marcher dans la journée. Je ne voulais pas accepter un cadeau aussi coûteux. Mais ils insistèrent, tous les deux. Alors je m’inclinai. Comme Pompon, le poste de télévision fit bientôt partie de ma vie. Et il était vrai qu’il m’aidait à supporter les longues soirées.

Bien souvent, d’ailleurs, Catherine et Robert, ou d’autres voisins, venaient me tenir compagnie afin de voir, avec moi, un film ou une émission. Au mois d’avril, nous avons tous regardé le reportage en direct réalisé par Igor Barrère et Pierre Tchernia, au fond du 12 de Lens. Je faisais figure de privilégiée, dans le coron. Rares étaient, à cette époque, ceux qui possédaient déjà la télévision. Grâce à ce somptueux cadeau de mon fils, je fus, il est vrai, beaucoup moins seule. Mais je ne pouvais m’empêcher d’imaginer combien il aurait été merveilleux de regarder toutes ces émissions avec Charles à mes côtés.